Témoignage de Mme Aline LEMERAY-SOUILLARD

 Mme Aline LEMERAY - SOUILLARD,

âgée de 2 ans le 19 août 1942.

 

Nous habitions chez mes grands-parents Anger, rue Richard Simon.

Le bruit, la sensation d’angoisse était partout. Il fallait raser les murs, courir avec la peur au ventre, mais avancer. Les vrombissements des avions; toujours plus forts qui lâchent des bombes, les corps dans la rue, le sang, les casques retournés et les silences quand cela s’arrête… c’est là que la peur s’installe… parce qu’on ne sait pas où cela va tomber. Le ciel n’était plus le ciel « les gros oiseaux noirs » faisaient très peur surtout lorsqu’on est une enfant.

Il y eut une « alerte abris » et nous nous sommes réfugiés dans la cave Ragot entre le Brazza et la MJC. Mon père était bloqué ailleurs, il était responsable régional des FFI et son équipe attendait ses ordres.

C’était le jour du raid de Dieppe. Je me souviens des deux Canadiens abattus par les soldats allemands :

Nous étions dans la cave, Maman était assise sur un banc avec mon frère Daniel sur les genoux. Dans un renfoncement, une famille de 6 à 7 personnes était entassée et me faisait peur. Ils avaient des regards horrifiés qui me terrorisaient. Une dizaine de personnes était sur les bancs et 3 à 4 sur les marches de l’escalier. Je fouinais un peu partout et enfin j’ai trouvé un endroit qui ressemblait à un jardin derrière une grande grille en fer forgé. Le soleil illuminait les jolies fleurs de toutes les couleurs. Plus tard, Maman me dira que c’était l’arrière du salon de thé « La Duchesse de Berry ». Je ne comprenais pas pourquoi je m’étais réfugiée dans ce jardin, « petit paradis » réflexe de petit enfant pour se protéger, fuir et échapper à cet enfer.

J’entends des hurlements, des cris, derrière moi ; dans cette ambiance lourde, quelque chose m’effrayait, j’ai abandonné mon petit paradis et je suis allée voir pourquoi les gens hurlaient.

Et j’entends : « non, M. Souillard, n’y allez pas, vous avez des enfants ». Alors, j’aperçois mon père en haut des marches de pierre. Elles étaient vraiment très hautes ces marches pour mes petites jambes, alors je louvoyais entre les jambes des « grandes personnes » et enfin j’arrive à rejoindre mon père. J’avais attrapé le bas de son pantalon et je tirais, tirais fort en criant « Papa ». Le tissu me faisait mal aux doigts, un tissu marron, gros, épais qui me blessait. Je me retrouve donc entre ses jambes à l’entrée de la cave et là, je vois sur le sol un Canadien qui suppliait les deux soldats allemands armés et appelait « Maman », l’autre s’était réfugié dans l’urinoir.

Longtemps les traces de balles de mitraillettes sont restées, impacts indélébiles de vie et de mort. Plus tard, j’ai appris qu’ils étaient tous les deux morts. Ils avaient 18 ans. Une stèle a été érigée en leur mémoire et chaque année, j’y dépose une rose.

J’avais 28 mois et ces images sont restées gravées dans ma mémoire, car on ne peut pas oublier…… j’ai aujourd’hui 77 ans.

Aline LEMERAY – SOUILLARD.